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Version d'origine.
 
Fanchon

Tome 3

Préfacé par Jacques de Cauna
Docteur d’Etat, HDR ( Sorbonne)
Université de Pau et des pays de l'Adour et
CNRS / EHESS Ciresc (Centre international
de recherche sur
les esclavages)
Commandeur de l'Ordre National
Honneur et Mérite
de la République d'Haïti.

§

315 pages
ISBN 978-2-35291-063-3
 
 
Extrait de texte.
 
Il s’engagea sur le passage entre les deux bâtisses et, en levant machinalement la tête il aperçut l’horloge dont le merveilleux cadran avait été réalisé par Hustin, le faïencier le plus renommé de la région. Il s’attarda un peu sur les bas-reliefs plaqués sur les frontons ainsi que sur les mascarons dont on lui avait parlé récemment dans une discussion qu’il avait eue avec des étudiants venus du fin fond de l’Aquitaine et de la Guyenne, et qui connaissaient la ville aussi bien, sinon mieux que lui qui était pourtant le local. Ces échanges avaient été enrichissants pour Florian qui croyait tout connaître sur Bordeaux et qui s’était rendu compte qu’il était totalement ignare de l’histoire de sa cité.
Jusque-là, il n’avait jamais pris garde à tous ces détails qui ornaient les murs et les places, à la rigueur, il les situait sur des endroits précis quand ça lui servait de repère, mais il n’en connaissait jamais les origines ou les raisons qui faisaient que telle ou telle statue se trouvait à tel ou tel endroit.
Lors des débats avec les étudiants, il avait appris que toute cette décoration et cette architecture avaient été inspirées par le majestueux château de Versailles où séjournaient les Rois de France.
Ce qui le choqua le plus dans cette vision, était que certains mascarons représentaient, entre autres, des masques de carnaval ou des têtes hideuses d’animaux sauvages, avec des figures de négresses : « Encore une façon d’afficher votre mépris des hommes, lâcha?t?il entre ses dents. Vous êtes tous médiocres ! Si quelque Dieu existe, qu’il vous fasse crever ! marmonna-t-il en crachant à terre avant de faire quelques pas, de s’arrêter, se retourner et dire tout haut : Mais qu’est-ce que c’est beau ! C’est somptueux. »
Il s’engouffra dans la rue Royale et déboucha place du Parlement que l’on venait de baptiser depuis peu “place du marché Royal”, un peu moins remonté contre le reste du monde car sa réflexion sur de tant de beauté artistique avait adouci son amertume.
Il n’eut aucun mal à repérer le magasin de dame Maculoch. Il était en face de lui, dans un immeuble majestueux de plusieurs étages dont la façade en pierres de taille était elle aussi ornée de mascarons qui l’agressèrent de nouveau.
« Il ne faut plus que je me laisse dominer par ces réactions, pensa-t-il sagement. Il y a bien d’autres choses à régler et qui me sont plus personnelles et plus importantes. »
Il s’avança jusque sous les arceaux et se présenta devant la vitrine en se mêlant aux quidams curieux qui regardaient, à travers la vitre, un tourneur qui présentait son savoir faire en élevant la tour d’argile mouillée qui allait devenir un superbe pichet. Cette mise en scène qui devait attirer le chaland et le retenir devant le magasin était une idée de Fanchon. Cette animation avait déjà porté ses fruits puisqu’il arrivait souvent que, subjugués par la beauté du geste, les spectateurs entraient en boutique pour acheter quelques objets de la production Maculoch, aussi, pour accroître les chances de séduction de la clientèle, le potier œuvrait alternativement avec un dessinateur ou un peintre.
La façade du magasin qui s’étendait sous quatre arches en un des endroits les plus cossus de la ville, laissait imaginer la richesse, la puissance commerciale et donc le rang qu’avait occupé la maison Maculoch de la grande époque.
Florian essayait d’apercevoir les personnes qui se trouvaient à l’intérieur mais il ne voyait pas clairement ce qui s’y passait. Il distinguait un homme qui se trouvait dans l’alignement de la porte ouverte et qui, prostré dans une attitude figée, ressemblait à une statue, mais il ne pouvait pas voir les traits du visage de la femme qui était assise derrière un bureau et qui semblait plongée dans d’épais registres.
Elle était de trois-quarts et comme elle avait la tête baissée vers ses comptes il ne voyait que sa chevelure, et quand elle relevait le front le mouvement était trop furtif pour qu’il puisse la reconnaître. Il ne pouvait pas prendre le risque d’entrer et de tomber sur une autre personne que madame Maculoch auquel cas, il aurait tué le code qu’ils avaient élaboré et cela compromettrait leur prochaine rencontre. Il ne pouvait pas non plus rester ad vitam æternam devant la boutique à observer le potier sans paraître suspect. Les commerçants étaient méfiants quand un va-nu-pieds s’attardait devant leurs étalages et ils n’hésitaient pas à les chasser manu militari, quand ils n’appelaient pas les gens d’armes pour se plaindre de la présence d’un tire-laine.
Il ne faisait pas bon tomber entre les mains de la police à cette époque où, en usant de manières peu orthodoxes, les sergents recrutaient des “volontaires” pour entrer dans les grandes armées. On promettait une paye, la gloire et les honneurs à ceux qui choisissaient librement l’engagement au service de la nation pour aller conquérir pacifiquement l’Amérique, ou bien on échangeait des années de prison contre cette liberté relative aux hommes de corde qui se trouvaient condamnés par une justice complice et trop souvent soudoyée. Dans la grande majorité des cas les enrôlés ne savaient pas qu’ils étaient recrutés pour entrer au service du marquis de La Fayette, "le héros des deux mondes", qui avait choisi de lutter aux côtés des américains contre l’occupation faite outre atlantique par les armées anglaises, et qui devait payer de ses deniers ses hommes puisque Louis XVI n’avait pas voulu engager l’armée royale dans ce combat.
Le sort des filles étaient a priori différent. Celles qui étaient “recrutées”, et ce pour de multiples raisons toutes aussi valables les unes que les autres, étaient expédiées dans les colonies pour assurer un repeuplement de la souche européenne, de ces autres “Frances”. Il s’agissait pour la plupart de filles perdues trouvées dans la rue, sans ressource, ou de “filles à la cassette” (jeunes filles abandonnées mais dotées par la nation afin de proposer un intérêt à un homme). On pouvait penser qu’elles étaient plus “chanceuses”, mais peu survivaient à la traversée de l’océan et celles qui arrivaient à bon port étaient hardiment convoitées. Elles alors servaient trop souvent de machine à reproduire l’espèce et ne connaissait pas forcément de vie plus enviable outre?mer que sur le vieux continent.

                   
                                                                                                                                               




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